  |
Côte
d'Ivoire : Les amis américains de Ouattara se mobilisent.
Par Francis Kpatindé
|
Jusqu'à
la dernière minute, les Américains auront fait pression -en vain- sur le
général Robert Guei pour qu'il n'exclue pas Alassane Ouattara et les autres
"candidats de poids" de la compétition électorale. Ainsi, l'administration
Clinton a envisagé, dans un premier temps, de dépêcher sur place Howard
Jeter, qui était, il y a quelques semaines encore, le premier responsable
de l'Afrique de l'Ouest au département d'Etat et le principal collaborateur
du secrétaire d'Etat adjoint chargé des affaires africaines, Susan Rice.
Mais ce diplomate connu pour son franc-parler attend en ce moment le feu
vert du Sénat pour rejoindre son -tout nouveau- poste d'ambassadeur au Nigeria.
On a alors pensé faire appel à colin Powell, ancien chef d'état-major général
de l'armée américaine, républicain de bon teint, connu pour ses talents
de négociateur et qui, pensait-on, pourrait parler le langage "approprié"
au chef de la junte ivoirienne. Mais le projet fut abandonné.
Ce fut finalement la remplaçante de Jeter, Nancy Powell (aucun lien de parenté
avec le célèbre général de la guerre du Golfe), qui fit le voyage d'Abidjan.
Accompagnée d'un interprète, elle a transmis un message clair à Robert Guei.
A savoir que l'administration américaine ne reprendrait pas sa coopération,
suspendue au lendemain du coup d'Etat du 24 décembre 1999, si des personnalités
aussi "représentatives" que Ouattara ou Emile Constantin Bombet (investi
par le Parti démocratique de Côte d'Ivoire, PDCI-RDA) étaient écartées de
la compétition. L'émissaire a ajouté qu'en cas de maintien du général Guei
à la tête de l'Etat après les élections le gouvernement américain pourrait
être amené à fermer, purement et simplement, l'ambassade des Etats-Unis
en Côte d'Ivoire, sans pour autant rompre les relations diplomatiques. C'était
le 6 Octobre. Quelques heures seulement avant la publication par la Cour
suprême ivoirienne de la liste officielle des candidats…
Dès l'annonce, le même jour, de l'élimination de Ouattara et de la totalité
des six candidats du PDCI-RDQ, Washington fait savoir qu'en attendant un
examen plus sérieux du dossier il suspendait son concours financier aux
élections ivoiriennes. Un tiers de cette contribution (1 million de dollars,
soit 750 millions de F CFA), destiné à l'éducation civique et à la formation
de scrutateurs, a néanmoins déjà été utilisé par le truchement de deux organisations
non gouvernementales (ONG) américaines. "Les Américains ont géré le dossier
ivoirien en étroite collaboration avec les présidents sud-africain, Thabo
Mbeki, et nigérian, Olusegun Obasanjo, indique un diplomate africain. Car,
pour comprendre aujourd'hui la politique africaine des Etats-Unis, il faut
regarder du côté de Pretoria et d'Abuja." Soit !
La rapidité de la réaction américaine tient également au coefficient personnel
de l'ancien directeur général adjoint du Fonds monétaire international (FMI)
à Washington. "Il jouit auprès de l'administration Clinton d'une audience
qu'aucun Africain, à l'exception de Mandela, n'a eu avant lui ", explique
René Lake, codirecteur de LTL Strategies, le cabinet de conseil américain
de Ouattara. Grâce au " portefeuille relationnel" de cet ancien journaliste
sénégalais et de son épouse africaine-américaine, Hillary Lake-Thomas, le
président du Rassemblement des républicains (RDR) a pu facilement côtoyer
du beau monde, ces dernières années. Il a notamment rencontré Vernon Jordan
[voir photo], le célèbre avocat et banquier noir, confident du couple Clinton,
Howard Jeter, C. Payne Lucas, le patron d'Africare, la plus importante ONG
noire américaine opérant en Afrique (vingt-six bureaux entre Accra et Johannesburg).
Mais aussi l'ancien maire de la capitale fédérale, Sharron Pratt Kelly,
la présidente de la Fondation Ford, Susan Berresford, le patron de Citicorp/Citibank
et de Pepsi-Cola, Franklin Thomas, ainsi que les membres les plus influents
du Black Causus, l'organisme qui regroupe l'ensemble des élus noirs du Congrès.
Faut-il s'étonner, dans ces conditions, qu'une fois connue l'élimination
de Ouattara plusieurs des personnalités précitées aient écrit à Bill Clinton
pour l'inviter à "condamner la violence, l'intimidation et les pratiques
antidémocratiques en Côte d'Ivoire ". "Si l'on veut éviter que ce pays ne
devienne un nouveau Liberia ou une nouvelle Sierra Leone, il faudrait que
les dirigeants français et de l'Union européenne fassent de même", écrivent
les intéressés dans une lettre datée du 6 octobre dont Jeune Afrique/L'intelligent
a pu prendre connaissance. "Nous croyons qu'une déclaration ferme de votre
part pourrait épargner à ce pays une guerre civile." Outre C. Payne Lucas,
dont la fille travaille au protocole de Hillary Clinton, on note parmi les
signataires la présence du milliardaire (blanc) Jack Kemp, colistier du
candidat Bob Dole lors de la campagne présidentielle de 1996, considéré
comme "le républicain le plus impliqué en Afrique" et le plus populaire
au sein d'une communauté noire majoritairement acquise au Parti démocrate.
Parmi les personnalités qui ont apposé leur signature au bas du document
adressé à Clinton figurent également Leonard Robinson Jr., un républicain
noir qui s'est occupé des affaires africaines sous Ronald Reagan, Melvin
Foote, un activiste bien introduit au Congrès, et, surtout, Mora McLean,
ancien responsable Afrique-Moyen-Orient à la Fondation Ford et actuelle
présidente de l'Institut américain pour l'Afrique (The Africa-America Institute).
Mariée à un Nigérian, amie d'Obasanjo et de Mbeki, elle est unanimement
considérée, aujourd'hui, comme un "trait d'union" entre Africains-Américains
et Africains. Enfin, pour compléter le tableau, Vernon Jordan, managing
director de la banque d'affaires Lazard Frères, a téléphoné à Hillary et
René Lake, le vendredi 6 octobre, pour leur dire qu'il parlerait de cette
affaire "le lendemain" avec le président. L'avocat, qui l'a soutenu dans
l'affaire Monica Lewinsky, joue pratiquement tous les week-ends au golf
avec Bill Clinton.
|
| ©Jeune
Afrique / L'intelligent N°2075 - Du 17 au 23 Octobre 2000 |
|